Les études abondent sur la circulation de fausses nouvelles concernant le Covid-19 sur les réseaux sociaux. Mais que disent-elles de l’imprégnation de ces rumeurs dans les neurones, de ce que pense la population ?

En déclarant le 15 février 2020 « Nous ne combattons pas seulement une épidémie, nous combattons une infodémie », le Directeur Général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a ouvert la vanne d’un flot d’études sur cette infodémie du Covid-19… en en réduisant d’emblée le champ. Car si la définition de l’infodémie, néologisme datant de 2002, est « une abondance d’informations, justes ou erronées, qui accompagne une épidémie »[1], le dirigeant de l’OMS précisait « les fausses nouvelles se répandent plus vite et plus facilement que le virus, et c’est un danger ». Négligeant le fait qu’internet véhicule aussi de bonnes informations et qu’à Paris, Genève, New York, Bobo Dioulasso, Thiès ou Bandundu on regarde sur son téléphone des vidéos d’experts internationaux expliquant la pandémie.

Les études se sont donc multipliées sur la propagation des fakenews sur les réseaux sociaux. Un informaticien conçoit en quelques jours un programme ad hoc, on le fait tourner, on récupère des tableaux Excell listant les expressions les plus recherchées, les posts ou vidéos les plus partagés ou « likés » et on dispose de statistiques pour des communications ou des articles. Parmi les résultats mis en avant, le fait qu’une rumeur a trois fois plus de chance d’être partagée qu’une information vérifiée, ce qui avait été montré avant le Covid-19[2]. Mais les individus sont-ils trois fois plus nombreux à croire les rumeurs que les informations exactes ?

Des auteurs ont avancé dans le British Medical Journal que « les effets pervers de l’infodémie sont susceptibles d’être exacerbés dans les pays à revenu faible et intermédiaire »[3]. Les internautes croiraient davantage les bêtises informatisées à Bobo Dioulasso, Thiès ou Bandundu qu’à Paris, Genève ou New York. Les résultats d’une étude socio-anthropologique que nous avons menée dans cinq pays d’Afrique de l’Ouest, publiés dans Médecine Tropicale et Santé Internationale et dans l’American Journal of Tropical Medicine and Hygiene, amènent à s’interroger sur la réalité de cet impact prêté aux fakenews sur la population.

Dans les pays de l’enquête, Burkina Faso, Cap Vert, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau et Sierra Leone les gestes barrières sont peu respectés et, notamment, le masque est peu porté dans des lieux tels que les transports en commun. Quasiment toute la population a cependant entendu les messages de promotion du port du masque, ce qui était attendu. En revanche, ce qui l’était beaucoup moins est que la grande majorité estime qu’il s’agit d’un conseil utile pour se protéger contre le Covid-19, avec des niveaux allant de 75,7 % en Côte d’Ivoire à 98,3 % au Cap Vert. Ce ne sont donc pas des idées erronées sur les gestes barrières qui amèneraient à ne pas y adhérer.

Dans le volet qualitatif, nous avons interviewé 24 personnes recrutées pour avoir émis des idées fausses sur la pandémie, dont la majorité pensaient que le Covid-19 n’est pas présent dans leur pays. Ces dernières estimaient toutes que la maladie existe ailleurs dans le monde, s’appuyant sur le fait qu’elles avaient vu des images de malades et de morts en France, aux États-Unis, au Brésil et dans d’autres pays sur des chaînes telles que France 24 ou la BBC, en direct ou sur YouTube, mais n’en avaient jamais vu, filmées dans leur pays, sur les télévisions nationales. Elles disaient aussi ne connaître personne dans leur entourage qui aurait contracté le Covid-19. La seule évocation des réseaux sociaux à l’appui de leurs affirmations était en tant que média sur lesquels elles visionnent les journaux télévisés des chaînes citées.

Nos résultats montrent aussi que 20 % seulement de la population, en moyenne sur les cinq pays, sait qu’une personne qui n’est pas malade peut transmettre la maladie. 80 % pensent donc ne pas être à risque tant qu’ils ne sont pas en contact avec un malade.

En Afrique de l’Ouest, c’est donc le sentiment de ne pas être exposé au risque du Covid-19 qui explique le manque d’adhésion aux mesures de prévention, ce qui n’est ni nouveau, ni surprenant et est probablement universel. Des spécialistes de la communication sur les risques ont mené au début de la pandémie une étude dans dix pays qui a montré que « l’expérience personnelle » était cruciale dans la perception du risque de Covid-19 et qu’elle était « fortement corrélée avec un ensemble de facteurs empiriques et socio-culturels », ajoutant que la communication doit recouvrir bien davantage que seulement « donner les bonnes informations »[4]. Il ne s’agit donc pas de chercher à réfuter des informations fausses par de bonnes informations, mais de comprendre les représentations pour déterminer quelles informations doivent être données, comment et par qui elles doivent l’être.

Internet véhicule de bonnes et de mauvaises informations. Le plus grand partage et nombre de « likes » des rumeurs infondées peut, tout simplement, s’expliquer par le fait que les personnes qui pensent disposer d’informations exactes, provenant du milieu scientifique, n’éprouvent pas le besoin de chercher autre chose sur les réseaux et, encore moins, de partager leurs sources. A l’inverse, les personnes qui se défient du discours des autorités sanitaires pour des raisons qui leur sont propres partiront, elles, à la quête d’informations répondant à leurs attentes, les « likeront » et les partageront. A quoi il faut ajouter les complotistes de tout bord dont l’activisme digital est bien connu.

Les rumeurs ne sont pas apparues avec les réseaux sociaux : vaccination antivariolique pendant la colonisation de l’Algérie considérée comme une christianisation forcée, vaccin antitétanique soupçonné de stériliser les femmes au Cameroun en 1990, vaccin contre l’hépatite B censé provoquer des scléroses en plaques en France à la fin des années 1990, vaccin oral contre la poliomyélite accusé de stériliser les enfants au tournant du siècle, dans deux régions d’Afrique et d’Asie… Internet est incontestablement un accélérateur de la diffusion des informations, vraies comme fausses, mais aujourd’hui comme hier chacun puise dans ces informations celles qui correspondent à ses représentations.

L’étude des rumeurs apporte des indications sur les informations auxquelles la population est exposée. Mais elle ne dit rien sur ce que la population pense, sur les motivations de son adhésion ou de sa non-adhésion aux mesures de prévention. On ne peut faire l’économie de l’étude de ses représentations pour proposer une politique de contrôle de l’épidémie intelligible et concevoir une communication pertinente.

Bernard Seytre, SFMTSI

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[1] Chris Zielinski, Infodemics and infodemiology: a short history, a long future, Rev Panam Salud Publica, 45, 2021, https://iris.paho.org/handle/10665.2/53850

[2] Sommariva S. et coll., Spreading the (Fake) News: Exploring Health Messages on Social Media and the Implications for Health Professionals Using a Case Study, American Journal of Health Education, 49, 2018, https://doi.org/10.1080/19325037.2018.1473178

[3] Dash S et coll., Combating the COVID-19 infodemic: a three-level approach for low and middle-income countries

BMJ Global Health 2021; http://dx.doi.org/10.1136/bmjgh-2020-004671

[4] Dryhurst S. et coll., Risk perceptions of COVID-19 around the world, Journal of Risk Research, 23, 2020, https://doi.org/10.1080/13669877.2020.1758193