Celui qui n’a jamais lu l’effroyable douleur de la brûlure que provoque l’injection d’une dose d’arsobal intra veineuse dans le regard de celui qui la reçoit aura peut être du mal à apprécier à sa juste valeur la nouvelle de l’enregistrement du fexinidazole par la FDA.

Que de souffrance depuis l’aube du 20e siècle, où la presse qualifia le salvarsan développé par Ehrlich de médicament miracle pour le traitement de la syphilis, oubliant un peu vite qu’il inaugurait pour plus d’un siècle le règne des arsenicaux dans le traitement des… trypanosomoses. Abandonnés dans le traitement du mal de Naples dans les années 50 pour les antibiotiques, ils continueront à régner en maître pour le traitement des stades neurologiques de la maladie du sommeil pendant plus de 50 ans.

En 1940, Ernest Friedheim, pour en améliorer l’efficacité, met au point un étrange cocktail pour traiter ces malheureux patients : imaginez un terrifiant mélange d’arsenic, de BAL (British Anti Lewisite), le célèbre antidote du tristement célèbre gaz moutarde, et le propylène glycol, que chacun utilise comme antigel pour sa voiture…qui pourtant sauva décennie après décennie des dizaines de milliers de vie… et abrégea douloureusement celle de milliers d’autres, victimes d’encéphalopathies arsenicales, même s’ils étaient pourtant inéluctablement condamnés par cette incurable affection en l’absence de traitement.

Ce n’est qu’en 1999 que le London Observer annonce l’apparition d’un nouveau médicament miracle ! Décidément, la presse est friande d’annonces à sensation et de miracles !

Nous parlons ici encore de la terrifiante maladie du sommeil qui devait, maintenant débarrassée des arsenicaux, être éliminée en deux temps et trois mouvements ! Il s’agit bien sûr de la DFMO (Alpha-difluoro-méthyl-ornithine) développée dans le cadre du traitement des neuroblastomes récidivants. Un miracle introuvable sur le marché car non fabriqué, jusqu’en 2001 et donc inaccessible pour les patients. Un miracle nécessitant 56 perfusions lentes en 14 jours !… contenus dans un kit de plus de 5 kilos par patient à transporter au bout de la piste et à administrer dans les pires conditions sanitaires.

Le miracle se définirait plutôt comme un médicament sans danger, efficace, facile à administrer et gratuit. Impossible pendant 100 ans constate-t-on …

À partir de 2001, les efforts conjugués de l’OMS, MSF, DNDi, Sanofi et de quelques dizaines d’infatigables infirmiers et médecins de terrain sont en train de réussir l’impossible : éliminer cette terrible maladie avec un traitement digne.

L’enregistrement du fexinidazole, n’est pas une banale information… c’est une formidable nouvelle qui démontre que l’alliance de la science, de l’attention envers les populations, de la résolution de l’accès aux soins et aux outils thérapeutiques, et d’une volonté sans faille des professionnels de santé de terrain, fonctionne et génère d’emblématiques succès.

La prochaine étape et espérons le, la dernière, sera la mise à disposition de l’acoziborole en dose unique. Il aura fallu 120 ans pour accomplir ce qui pourrait bien ressembler à un petit miracle !

C’est le brillant exemple de ce qu’est la médecine tropicale et santé internationale lorsqu’elle déploie toutes ses qualités avec passion.

Jean Jannin, SFMTSI

Les articles signés n’engagent pas la responsabilité de la SFMTSI