« Que savait-on des cancers et du cancer primitif du foie en Afrique 19e-20e siècles ? Mensonges et vérités » Jean-Paul Bado. Editions Connaissances et savoirs, 2021.

Jean-Paul Bado se pose la question : pourquoi très peu de cancers ont été déclarés en Afrique avant les années 50, et il avance l’hypothèse que la cause est une vision raciale de la santé par les colons. L’auteur note que les articles médicaux sur la santé en Afrique ne font pas état de cancer jusque dans les années 1940 ce qu’il interprète en termes de sociologie alors que ce constat existe pour de très nombreuses autres maladies comme le diabète, mais aussi la rougeole ou le tétanos. Les raisons reconnues de cette sous-déclaration sont l’urgence des maladies infectieuses, le faible accès aux structures de soins, la rareté des moyens de diagnostic, les difficultés du diagnostic clinique, etc.

En dehors des termes employés par les médecins cités, aucun argument ne va dans ce sens dans leurs écrits. Les cancers sont sous-diagnostiqués parce que leur importance est moindre par rapport aux maladies infectieuses et ceci est vrai pour les autres maladies cosmopolites (Le Dantec). Par ailleurs, il réfute l’hypothèse que l’âge moyen plus jeune des Africains empêche un certain nombre de cancers d’apparaître, alors que ce fait est pourtant confirmée en Europe comme ailleurs, la fréquence des cancers augmentant avec l’âge.

Ci-dessous un point rapide des livres de médecine tropicale de l’époque :

« Précis de pathologie exotique » de A Le Dantec 1905. Le cancer fait partie des maladies cosmopolites aux colonies comme diabète, goutte, rachitisme, tumeurs mais aussi typhoïde, rougeole, tétanos, coqueluche, rage, charbon, toutes rares dans les statistiques sanitaires.

« Précis de pathologie tropicale » de Salanoue-Ipin 1910 : rien sur les cancers.

Idem pour Brumpt.

« Fonctionnement du système de santé en Côte d’Ivoire » Bouffard 1926 : 1 CPF sur 214 hospitalisations à ABJ.

« Précis de médecine coloniale » de Joyeux et Sicé 1937. Les tumeurs bénignes et malignes sont plus fréquentes qu’on ne le pensait mais 67 cas rapportés seulement sur 1100 hospitalisations.

L’historique des connaissances médicales fait la part belle à certains écrits (Rostan, Montpellier et autres,) mais est loin d’être exhaustive.

Il y a beaucoup de données hétérogènes, mais aucun dénominateur, ce qui fait que 7 cas, c’est une fois fréquent et une autre fois rare. Les chiffres absolus ne permettent pas de connaître la fréquence des cancers ; nous n’avons pas par ailleurs les chiffres de la population concernée.

Les discussions sur les formes anatomopathologiques n’apportent rien, car nous ne connaissons pas les définitions qui par ailleurs changent avec le temps.

Le chapitre sur l’étiologie des cancers en Europe est intéressant, mais difficile à lire et très peu utilisé lorsque l’on revient à la situation des pays tropicaux.

Après la deuxième guerre mondiale, les données scientifiques sur les cancers sont plus nombreuses, il y a plus de laboratoires d’anatomo-pathologie. Les articles font alors la distinction entre chiffres bas des déclarations et résistance de certaines « races » au cancer : il y a moins de cancers dans les pays chauds, mais ce n’est pas parce que leurs habitants résistent au cancer. (Manuel de pathologie exotique Mathis et Pons 1948).

Le terme résistance est inapproprié biologiquement pour le cancer, mais jusque dans les années 40, il est utilisé de façon « générique » par de nombreux médecins, créant des confusions entre résistance génétique et immunité acquise (comme pour la fièvre jaune) ou simple rareté des diagnostics pour des raisons scientifiques ou matérielles (comme le cancer ou la rougeole jusqu’aux années 50).

Après 1950, apparait la notion de maladies « de civilisation » (du progrès) que Jean-Paul Bado juge comme un paradigme lié à la race. Alors qu’il n’est pas discutable que les comportements liés à l’industrialisation soient des facteurs favorisant les cancers (alimentation, sédentarisation, tabac, alcool, pollutions, etc.).

Il est curieux de ne voir aucune mention du livre de référence « Le cancer en Afrique » de Adama Ly et David Khayat qui apporte pourtant des réponses à certaines questions posées par Jean-Paul Bado.

Au total, l’auteur ne convainc pas que la sous-déclaration des cancers dans les pays tropicaux soit due à une vision racialiste de la médecine des époques concernées.

Jean-Loup Rey
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