L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a établi en 2010 une liste de 17 maladies tropicales négligées, étendue à 20 maladies ou groupes de maladies par la suite. Parmi celles-ci figure notamment la dracunculose, aussi connue sous le nom de filariose de Médine, ver de Guinée, dragonneau, fil d’Avicenne, ver des pharaons, etc. (1,2).

La dracunculose est une maladie parasitaire en voie d’éradication, causée par Dracunculus medinensis La contamination humaine se fait par ingestion d’eau contaminée par des copépodes ou puces d’eau parasités par des larves. C’est historiquement la première parasitose humaine pour laquelle un hôte intermédiaire a été décrit (3). Une fois adulte, le ver femelle se déplace à travers l’organisme dans les tissus sous-cutanés jusqu’à atteindre son point de sortie, généralement au niveau des membres inférieurs, où il forme une vésicule douloureuse et émerge 10 à 14 mois après l’infestation. Afin d’apaiser leur douleur, les personnes atteintes vont plonger la zone douloureuse dans l’eau où les vers émergent et libèrent des milliers de larves (4).

Au milieu des années 1980, on estimait à 3,5 millions le nombre de cas de dracunculose dans le monde, répartis dans 20 pays d’Asie et d’Afrique (figure). Le nombre de cas signalés a ensuite progressivement diminué de plus de 99 % grâce au Programme international d’éradication de la dracunculose mis en place par l’OMS en partenariat avec la Fondation Carter. En 2020, 27 cas ont été signalés chez l’Homme dans les cinq pays d’Afrique où la dracunculose est encore endémique (Soudan du Sud, Tchad, Angola, Ethiopie et Cameroun) et 1 598 chez les animaux (4,5).

L’infestation des animaux (chiens et, dans une moindre mesure, chats et babouins) par D. medinensis, et l’instabilité politique, représentent un défi pour le programme mondial d’éradication. Une surveillance renforcée permettant d’identifier les animaux infestés et de les confiner, ainsi que l’éducation sanitaire des communautés sont des mesures à renforcer (4).

Figure. Statut de certification des pays par l’OMS pour la dracunculose en novembre 2020 (4).

Une étude publiée fin février 2021 dans la revue International Journal of Infectious Diseases rapporte un cas d’infection humaine par une espèce inconnue de Dracunculus au Vietnam, détectée chez un patient âgé de 23 ans en juillet 2020 (6). Celui-ci ne présentait aucun antécédent de voyage dans les régions d’Afrique et d’Asie où la dracunculose est endémique ou anciennement endémique.

Pendant près d’un an avant son diagnostic, le patient avait présenté une asthénie, une baisse d’appétit, des douleurs musculaires dans les jambes, et des éruptions papulaires au niveau du mollet et de la cuisse qui se sont développées en abcès purulents. Au cours de son hospitalisation, cinq abcès ont été drainés et nettoyés, et un total de cinq vers adultes mesurant 30 à 60 cm ont été retirés de ses bras et jambes. L’observation microscopique des vers adultes prélevés a montré qu’ils présentaient les caractéristiques morphométriques de Dracunculus spp. De plus, les mesures de la longueur et de la largeur des larves ont permis d’exclure du diagnostic D. medinensis, D. insignis, D. lutrae et D. globocephalus. L’analyse de la séquence d’ADN du gène de la petite sous-unité d’ARNr 18S a quant à elle permis de confirmer que ce parasite n’était pas D. medinensis, et de déterminer qu’il appartenait à une espèce de Dracunculus non répertoriée dans la base de données GenBank mais qui se regroupait au sein d’un même clade avec D. insignis et D. lutrae. Ces résultats orientent vers une infestation par une espèce de Dracunculus zoonotique inconnue et, d’après les caractéristiques morphologiques des larves, plutôt vers une espèce reptilienne.

Il s’agit du premier cas de dracunculose signalé chez l’Homme en Asie du Sud-Est continentale. Des cas probables de transmission zoonotique d’espèces autres que D. medinensis à des personnes n’ayant jamais voyagé dans des zones endémiques ont été documentés par le passé de manière sporadique, notamment au Japon, en Corée et en Indonésie (6). La seule espèce de Dracunculus documentée précédemment au Vietnam est D. houdemeri chez une couleuvre à damier (Xenochrophis piscator), serpent aquatique non venimeux endémique en Asie du Sud-Est (7).

Juliette di Francesco, Médecin vétérinaire, Centre d’épidémiologie et santé publique des armées.
Jean-Paul Boutin, Médecin de santé publique, SFMTSI et GISPE.
Cet article engage ses auteurs et ne reflète pas nécessairement le point de vue de la SFMTSI.

 

Sources :
[1] OMS. Agir pour réduire l’impact des maladies tropicales négligées : Premier rapport de l’OMS sur les maladies tropicales négligées [Internet]. OMS; 2010 [cité 19 avr 2021]. Disponible sur : http://www.who.int/neglected_diseases/resources/9789241564090/en/
[2] OMS. Ending the neglect to attain the Sustainable Development Goals A road map for neglected tropical diseases 2021–2030 Overview [cité 19 mai 2021]. Disponible sur : https://www.who.int/publications/i/item/WHO-UCN-NTD-2020.01
[3] Fedschenko AP. Concerning the structure and reproduction of the guinea worm (Filaria medinensis L.) [Translated of Fedschenko, 1871]. Am J Trop Med Hyg. 1971, 20, 511-523).
[4] OMS. Principaux repères sur la dracunculose ou maladie du ver de Guinée [Internet]. 2020 [cité 19 avr 2021]. Disponible sur : https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/dracunculiasis-(guinea-worm-disease)
[5]        Carter Center, Centers for Disease Control and Prevention. Guinea Worm Wrap-Up #274-Jan 27, 2021. 2021 janv [cité 20 avr 2021]. Disponible sur : https://www.cartercenter.org/news/publications/health/guinea_worm_wrapup_english.html
[6] Thach PN. Human infection with an unknown species of Dracunculus in Vietnam. Int J Infect Dis. 2021;4.
[7] Cleveland CA. The wild world of Guinea Worms: A review of the genus Dracunculus in wildlife. 2018;12