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Jean-Loup Amselle. L’Afrique des fantasmes

Jean-Philippe Chippaux

Jean-Loup Amselle, anthropologue reconnu pour son approche critique des études africaines, interroge les fantasmes réciproques – mais dissymétriques – et les projections imaginaires circulant entre l’Occident et l’Afrique qui influencent profondément les relations économiques et politiques. S’appuyant sur des exemples historiques ou contemporains, il déconstruit les dichotomies classiques (monogamie/polygamie, homosexualité/virilité, stérilité/fécondité, individu/communauté, immigration choisie/travailleurs clandestins) et propose une analyse des logiques métisses et des carrefours entre les cultures.

Pour l’auteur, le terme « fantasme » renvoie tout autant à l’image mentale traduisant des désirs conscients et inconscients qu’à leur satisfaction virtuelle, parfois honteuse.

L’auteur revient, par exemple, sur l’affaire Idrissa Gana Gueye qui déclara forfait lors d’un match joué pendant la journée contre l’homophobie en 2021. L’auteur décrit le contexte sociologique, politique et religieux. Selon lui, le refus d’Idrissa Gueye de porter le maillot arc-en-ciel n’exprime pas son soutien à l’homophobie, mais sa réticence à approuver publiquement l’homosexualité. L’opposition des points de vue, ou leur incompréhension, dénonce l’illusion de la neutralité y compris dans un domaine largement partagé comme le sport.

Les clichés culturels sont activement entretenus par la publicité des agences de tourisme. Ces dernières, tout en récusant l’impérialisme occidental, vendent le mythe de la société primitive au sein d’une nature préservée, plus facile à reconnaître dans les réserves et parcs naturels aménagés qu’en traversant Abidjan ou Nairobi.

Amselle convoque Michel Leiris et son « Afrique fantôme », contrepoint de « l’Afrique des fantasmes », pour souligner les ambiguïtés de l’ethnologie française marquée, du moins à ses origines, par le colonialisme, et son incapacité à s’affranchir du primitivisme. Le pillage des objets sacrés était-il justifié par l’étude des traditions des peuples africains ? Ces représentations polluent le débat sur la restitution des objets dont l’Afrique a été dépossédée par l’Occident et dont l’enjeu politique est central.

L’ethnicité est bien évidemment disséquée. L’auteur, qui nie tout fondement naturel, en montre sa réalité politique et administrative, modelée par l’histoire, tout particulièrement dans la période postcoloniale.

On se souvient encore de l’humiliante conclusion du discours de Dakar du 26 juillet 2007 et de son célèbre « l’homme africain n’est pas assez rentré dans l’histoire ».

La santé est également concernée et pas seulement les maladies tropicales qui pourraient envahir l’Occident. Bien sûr, la récente pandémie de Covid-19 et les débats contradictoires sur son impact au sein des sociétés africaines sont rappelés ainsi que ses gourous, du Sud comme du Nord, avec un chapitre consacré au druide marseillais – élevé à Dakar – chantre de l’hydroxychloroquine…

L’ouvrage est une compilation de textes parus dans divers médias et qui touchent de nombreux domaines. Cette approche éditoriale nuit parfois à l’homogénéité de l’ensemble et l’absence de transition entre les chapitres ne facilite pas toujours la compréhension du propos.

L’asymétrie des fantasmes ressort de l’argumentaire. Il est plus étendu sur ceux des Occidentaux à l’égard de l’Afrique que l’inverse. Est-ce pour s’en excuser – voire s’en justifier – ou parce qu’ils sont à l’origine d’un sentiment de pouvoir à sens unique dont la légitimité est discutable, sinon contestée ? Il n’en reste pas moins que l’ouvrage décrit l’ambivalence des protagonistes dans une série de constats pertinents et démonstratifs. Pour en sortir, il faudra bien qu’Occidentaux et Africains se débarrassent de leurs fantasmes et se perçoivent autrement.

Jean-Loup Amselle. L’Afrique des fantasmes, Éd. Mimésis. 2025; 218 p.

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