Les enfants asymptomatiques sont de grands propagateurs du paludisme

Par Esther Nakkazi

[KAMPALA] Les enfants d’âge scolaire ne présentant pas de symptômes du paludisme pourraient servir de super-propagateurs de la maladie. Une observation qui pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans la lutte contre le paludisme.

Les nouvelles conclusions d’une étude menée en Ouganda ont été publiées lors de la réunion annuelle virtuelle de l’American Society of Tropical Medicine and Hygiene le 18 novembre.

« Il est très utile de comprendre qui transmet le paludisme. Ceci est particulièrement important dans les zones où la lutte contre le paludisme est efficace », déclare Teun Bousema, co-auteur de l’étude et professeur d’épidémiologie des maladies infectieuses tropicales, spécialisé en biologie et épidémiologie du plasmodium falciparum au Radboud University Medical Center aux Pays-Bas.

« D’une certaine manière, notre étude est un modèle de ce à quoi on peut s’attendre dans d’autres pays où la lutte contre les moustiques est très efficace », Chiara Andolina, Radboud University Medical Center, Pays-Bas.

Teun Bousema confie à SciDev.Net que les responsables des programmes de contrôle ont besoin de savoir si le paludisme peut réapparaître et qui, dans la communauté humaine, peut provoquer des infections par les moustiques. Cela afin d’aider à déterminer quand la lutte contre la maladie peut devenir moins rigoureuse ou quand la résurgence est très improbable.

« D’une certaine manière, notre étude est un modèle de ce à quoi on peut s’attendre dans d’autres pays où la lutte contre les moustiques est très efficace. Le paludisme ne disparaîtra pas complètement. Il persistera dans certaines populations », ajoute Chiara Andolina, co-auteur de l’étude et doctorante au Radboud University Medical Center, qui a présenté les résultats lors de la réunion.

« Nous avons maintenant la première preuve directe que même dans les endroits soumis à un contrôle très intensif du paludisme, un petit nombre de super propagateurs asymptomatiques peut tranquillement maintenir la transmission – et les trouver et les traiter pourrait se révéler très difficile. »

Les chercheurs ont évalué la transmission du paludisme chez les enfants présentant des symptômes de paludisme et chez ceux qui n’en présentaient pas dans le district de Tororo, à l’est de l’Ouganda. La zone a été ciblée par des mesures de lutte antipaludique, notamment la distribution régulière de moustiquaires imprégnées d’insecticide, la pulvérisation rémanente d’insecticides à l’intérieur des locaux et l’accès à des médicaments antipaludiques efficaces.

Les chercheurs ont effectué des tests réguliers pour rechercher des preuves de parasites du paludisme sur 531 personnes, y compris des enfants âgés de 5 à 15 ans sur une période de 24 mois.

Immunité

Selon les résultats présentés lors de la réunion, un enfant d’âge scolaire qui ne présentait aucun symptôme malgré le fait qu’il hébergeait sept variétés différentes du plasmodium falciparum, le parasite du paludisme, « était responsable de 24,7 % de toutes les infections de moustiques observées ».

« Dans cette étude longitudinale unique, nous constatons que les infections asymptomatiques chez les enfants d’âge scolaire sont responsables de la majorité des événements de transmission ultérieurs », ajoute l’étude.

Teun Bousema explique : « Ils sont sujets aux infections et conservent leurs infections plus longtemps car ils ont un certain niveau d’immunité qui empêche les symptômes mais pas l’infection. »

« Les initiatives “écoles sans paludisme” peuvent avoir un impact important. Non seulement pour les écoliers, mais aussi, comme nous le montrons, pour la communauté au sens large, car ils sont des vecteurs importants de l’infection », ajoute-t-elle.

Chiara Andolina affirme que ces enfants peuvent être facilement les cibles d’interventions telles que la distribution de médicaments qui peuvent les empêcher de contracter les parasites, car ils sont facilement accessibles dans leurs écoles.

Lauren Cohee, spécialiste des maladies infectieuses pédiatriques à la faculté de médecine de l’université du Maryland aux États-Unis, affirme que les résultats offrent un aperçu de la lutte contre le paludisme.

« Le niveau de transmissions pouvant être provoquées par un petit nombre d’individus hautement infectieux est surprenant et peut ouvrir un nouveau chapitre pour la lutte contre le paludisme », ajoute cette dernière.

Mais Lauren Cohee explique que le critère utilisé pour mesurer les interventions de lutte contre le paludisme a toujours été le nombre de vies sauvées ou le nombre de décès évités.

« Bien qu’il s’agisse clairement d’une mesure essentielle, les décideurs politiques devraient tenir compte de l’impact des interventions de contrôle sur la transmission », ajoute l’universitaire.

La version originale de cet article a été produite par l’édition de langue anglaise de SciDev.Net pour l’Afrique subsaharienne.

Référence
Chiara Andolina and others Longitudinal assessment of the human infectious reservoir in an area under intensive malaria control: persisting infectiousness to mosquitoes and super spreaders (The American Society of Tropical Medicine and Hygiene Annual Meeting, 18 November 2020)
2021-02-22T22:08:11+01:00

Et enfin un moyen de prévention du VIH pour les femmes ! Anneau vaginal de dapivirine

Prof Jared M Baeten, MD  Thesla Palanee-Phillips, PhD Nyaradzo M Mgodi, MMed Ashley J Mayo, MSPH Daniel W Szydlo, MSc Gita Ramjee, PhD † et al.

Contexte

Deux essais cliniques de phase III ont montré que l’utilisation d’un anneau vaginal mensuel contenant 25 mg de dapivirine était bien tolérée et réduisait l’incidence du VIH-1 chez les femmes d’environ 30% par rapport au placebo. Nous visions à évaluer l’utilisation et la sécurité de l’anneau vaginal de dapivirine (DVR) dans des environnements ouverts avec des taux de fond élevés d’infection par le VIH-1, une étape importante pour la mise en œuvre future.

Méthodes

 

Nous avons fait un essai d’extension en ouvert de phase 3B du DVR (MTN-025 / HIV Open-label Prevention Extension [HOPE]). Les femmes séronégatives pour le VIH-1 et ayant participé à l’essai de phase 3 MTN-020 / ASPIRE se sont vu offrir 12 mois d’accès au DVR dans 14 centres de recherche clinique au Malawi, en Afrique du Sud, en Ouganda et au Zimbabwe. A chaque visite (mensuelle pendant 3 mois, puis une fois tous les 3 mois), les femmes choisissaient d’accepter ou non l’offre de la bague. Les anneaux utilisés et retournés ont été testés pour les quantités résiduelles de dapivirine comme marqueur de substitution pour l’adhérence. Des tests sérologiques VIH-1 ont été effectués à chaque visite. Les quantités de dapivirine dans les anneaux retournés et l’incidence du VIH-1 ont été comparées aux données de l’essai ASPIRE, et la tolérance a été évaluée. Cette étude est enregistrée auprès de ClinicalTrials.gov, NCT02858037.

Résultats

Entre le 16 juillet 2016 et le 10 octobre 2018, sur 1756 femmes évaluées pour l’admissibilité, 1456 ont été inscrites et ont participé à l’étude. L’âge médian était de 31 ans (IQR 27–37). Au départ, 1342 (92 · 2%) femmes ont choisi de passer le DVR ; l’acceptation de l’anneau était de plus de 79% à chaque visite jusqu’à 12 mois et 936 (73 · 2%) des 1279 ont choisi de prendre l’anneau à toutes les visites. 12530 (89 · 3%) des 14034 anneaux retournés avaient des quantités résiduelles de dapivirine compatibles avec une certaine utilisation au cours du mois précédent (> 0 · 9 mg libéré) et la quantité moyenne de dapivirine libérée était plus élevée que dans l’essai ASPIRE (de 0 · 21 mg ; p <0 · 0001). L’incidence du VIH-1 était de 2 · 7 pour 100 personnes-années (IC à 95% 1 · 9–3 · 8, 35 infections), comparée à une incidence attendue de 4 · 4 pour 100 personnes-années (3 · 2–5 · 8) parmi une population appariée sur l’âge, le site et la présence d’une infection sexuellement transmissible du groupe placebo d’ASPIRE. Aucun événement indésirable grave ou événement indésirable de grade 3 ou plus observé n’a été évalué comme étant lié au DVR.

Interprétation

L’adoption élevée et l’utilisation persistante dans cette étude d’extension ouverte soutiennent le DVR en tant qu’option de prévention du VIH-1 pour les femmes. Avec un nombre croissant de choix de prophylaxie contre le VIH-1 à l’horizon, ces résultats suggèrent que le DVR sera une option acceptable et pratique pour les femmes en Afrique.

 

Le financement

Le Microbicide Trials Network et le National Institute of Allergy and Infectious Diseases, le Eunice Kennedy Shriver National Institute of Child Health and Human Development et le National Institute of Mental Health, tous des composants des National Institutes of Health des États-Unis.

Publié : Février 2021

DOI:https://doi.org/10.1016/S2352-3018(20)30304-0

https://www.thelancet.com/journals/lanhiv/article/PIIS2352-3018(20)30304-0/fulltext?dgcid=raven_jbs_etoc_email

2021-02-22T22:35:36+01:00

« Éradiquer la poliomyélite est plus dur que prévu »

L’ingénieur français, Michel Zaffran, qui vient de passer la main à la tête de l’initiative mondiale pour l’éradication de cette maladie, revient sur les divers obstacles qui ont empêché l’accomplissement de cette mission.

Propos recueillis par Lise Barnéoud

Lorsqu’on propose à Michel Zaffran de prendre la tête de l’initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite, fin 2015, on lui dit : « Le boulot est quasiment fini. » D’abord réticent, cet ingénieur français, qui a commencé sa carrière dans l’énergie solaire avant de basculer dans les vaccinations au sein de l’Organisation mondiale de la santé (OMS,) finit par accepter de remettre sa retraite à plus tard pour tenter de « fermer le programme et maintenir un monde sans polio ». Cinq ans plus tard, pour l’année 2020, on dénombre 140 enfants contaminés par le virus sauvage et plus de 900 paralysies liées à la remise en circulation des poliovirus contenus dans les vaccins oraux. Un triste record pour la décennie. Cadet d’une famille de médecins et frère de l’écrivain Martin Winckler, Michel Zaffran passe ce mois-ci le relais à l’Irlandais Aidan O’Leary. Déçu, ce fervent défenseur de la santé publique l’est, assurément. Mais le retraité rotarien ne baissera pas les bras tant que la ligne d’arrivée de cet éprouvant marathon ne sera pas franchie.

On va y arriver, mais c’est plus dur que prévu. Pour éradiquer la polio, il faut que plus un seul enfant ne puisse servir de réservoir au virus, ce qui revient à vacciner pratiquement tout le monde. Tous les pays sont parvenus à éliminer le virus sauvage, sauf deux : le Pakistan et l’Afghanistan, un pays en guerre qui a été réinfecté par le Pakistan. Un nouveau plan stratégique sera présenté à l’Assemblée mondiale de la santé au printemps. Je pense que c’est notre dernière chance. Après, les bailleurs de fonds risquent de dire « stop ».

On pourrait arrêter le programme sans aller jusqu’à l’éradication du virus ?

Il n’y a aucune raison que le Pakistan ne parvienne pas à se débarrasser du virus, comme l’ont fait l’Inde ou le Nigeria. La pression internationale, notamment celle des pays du Moyen-Orient, est très forte aujourd’hui. Une fois que le virus sera éliminé au Pakistan, il ne réinfectera plus l’Afghanistan. Le problème, c’est qu’il n’y a pas que le virus sauvage : il va falloir gérer aussi les épidémies liées aux virus dérivés de la souche vaccinale. Ces virus proviennent du vaccin oral Sabin, le seul capable d’interrompre la transmission du pathogène, d’où son utilisation dans les régions où le virus circule encore [le vaccin injectable utilisé en France protège les personnes vaccinées mais n’empêche pas la transmission]. Or, ce vaccin contient des poliovirus atténués qui, donnés oralement, peuvent finir dans la nature et retrouver, de manière rarissime, leur virulence d’antan, grâce à des mutations.

Ces épidémies de virus dérivés de la souche vaccinale sont essentiellement liées à l’une des trois souches du virus, la souche 2, éradiquée à l’état sauvage depuis 1999. En conséquence, cette souche a été retirée des vaccins oraux en avril 2016. Comment cette souche 2 peut-elle encore paralyser en 2020 ?

Malgré de fastidieux efforts de vérification, des pays (la RDC, le Nigéria, probablement le Pakistan) ont continué à utiliser le vaccin trivalent (qui contient les trois souches du virus) après son retrait. Dans d’autres pays (la Somalie, la Syrie, les Philippines…), des souches 2 vaccinales étaient déjà en circulation dans l’environnement avant le retrait. Cela a conduit à un nombre croissant d’épidémies liées à cette souche, d’autant plus que ces régions présentent des couvertures vaccinales faibles. Or, nous n’avons pas le bon outil pour lutter contre ces flambées : nous nous servons d’un vaccin oral monovalent, qui contient uniquement la souche 2. Mais en réensemençant ainsi l’environnement, on crée de nouvelles épidémies. On court après le feu.

Un nouveau vaccin oral contenant la souche 2 (nVPO2) vient de recevoir une autorisation d’utilisation d’urgence de la part de l’OMS. Sera-t-il mieux adapté pour éteindre ces flambées ?

Oui, car, contrairement au vaccin monovalent précédent, il contient une souche modifiée génétiquement, plus stable. Elle présentera un risque beaucoup plus faible de revenir à une forme virulente. Ce vaccin va être utilisé dans les prochaines semaines au Liberia et en Sierra Leone. Avec l’espoir que nous puissions progressivement arrêter les flambées en cours mais, surtout, éviter d’en semer de nouvelles. On prévoit également d’ajouter une deuxième dose de vaccin inactivé injectable, synonyme de protection individuelle totale contre les trois souches.

L’introduction de la première dose de ces vaccins injectables a été un moment particulièrement compliqué au début de votre mandat… Oui, on avait forcé 126 pays à introduire une dose de vaccin inactivé, en leur disant qu’il y en aurait pour tous. Mais on s’est rendu compte finalement que les fabricants avaient été trop optimistes sur leur capacité à augmenter rapidement leur production : nous n’avions pas assez de vaccins. Nous avons donc dû fixer des ordres de priorité en fonction de l’urgence, ce qui a fâché certains pays, comme l’Iran, l’Egypte ou le Vietnam, qui n’étaient pas prioritaires. Nous avons alors essayé de promouvoir l’utilisation de doses fractionnées (qui consiste à injecter 0,1 ml, plutôt que 0,5 ml, et en intradermique, plutôt qu’en intramusculaire), car des essais cliniques démontraient une efficacité équivalente. Mais ni Sanofi ni Bilthoven Biologicals, les deux producteurs de vaccins inactivés, n’ont voulu retranscrire dans leur licence cette possibilité. Des pays comme l’Inde ont adopté cette approche, recommandée par l’OMS, mais beaucoup de pays ont refusé de le faire.

Les fabricants de vaccins n’ont donc pas joué le jeu ?

Fournir le programme d’éradication de la polio vient en compétition avec le marché des pays qui achètent eux-mêmes leurs vaccins et le marché du secteur privé. Evidemment, il est de l’intérêt des industriels de fournir complètement ces marchés-là. Les doses fractionnées représentent aussi, à terme, une réduction de leur marché. Notre relation avec les industriels a été tendue, mais ils ont fait de gros efforts pour augmenter ce qu’ils donnaient aux pays pauvres. Aujourd’hui, tous les pays sont servis. Et la deuxième dose sera disponible cette année à 0,75 dollar [0,61 euro] pour les pays soutenus par Gavi, l’alliance globale pour les vaccins et l’immunisation.

Le programme fait face à des résistances et des mouvements antivaccination, notamment au Pakistan et en Afghanistan. Comment sortir de cette impasse ?

Quand vous allez au Pakistan, les habitants ont des problèmes d’accès à l’eau, à la nourriture, etc. La polio, ce n’est pas leur premier problème de santé. Accepter qu’une équipe de vaccinateurs vienne dans votre maison et ne donne rien d’autre à vos enfants que des gouttes de vaccin alors qu’ils manquent de tout, cela crée une résistance d’une partie de la population. On est en train de développer une stratégie nouvelle : il faut que la vaccination soit encore davantage prise en charge par les communautés. Il faut aussi qu’on associe d’autres services de santé à ce programme, pour que ce ne soit pas juste la polio.

C’est l’une des critiques souvent formulées contre l’éradication : se focaliser sur une seule maladie alors qu’il y a tant d’autres problèmes à gérer, parfois plus urgents… Lorsqu’on est venu me chercher pour diriger ce programme, j’ai d’abord répondu que je n’étais pas un « éradicateur ». L’éradication est effectivement un programme extrêmement vertical, qui se focalise sur un objectif très précis. Dans les années 1990, alors qu’on se concentrait sur l’élimination de la polio, nous n’avons pas porté attention au fossé qui se créait entre les populations du tiers-monde et celles des pays riches sur l’accès aux vaccins de routine. D’une certaine manière, la création de Gavi en 2000, à laquelle j’ai participé, était un contrepoids au programme d’éradication de la polio. Cette initiative, plus horizontale, vise un accès équitable aux vaccinations de routine. Mais renforcer les systèmes de santé, ça n’attire pas les financeurs internationaux, contrairement aux programmes verticaux qui permettent d’avoir des résultats visibles et mesurables. Je crois que les deux approches sont nécessaires. Malheureusement, dans certains pays comme le Pakistan, on a trop forcé sur l’approche verticale.

Avec le recul, pensez-vous que c’était une erreur de lancer ce défi de l’éradication ?

La décision d’éradiquer la polio a été prise en 1988. Nous venions d’éradiquer la variole, c’était un énorme succès. Pour beaucoup, avoir un nouveau programme d’éradication était une manière de relancer la machine de la vaccination. Eliminer pour la deuxième fois de l’histoire humaine un virus montrerait la puissance de la vaccination. C’était un objectif extraordinaire, et il a été atteint dans 99 % du monde !

Après la polio, lancera-t-on d’autres programmes d’éradication ?

Certains trépignent en disant « quand est-ce que la polio sera finie pour lancer la rougeole ? ». Mais il sera très difficile pour le monde de la santé publique d’accepter le lancement d’un nouveau programme d’éradication avant un certain temps. Même les plus forts partisans de l’élimination, comme le Canada, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou le Japon, seront réticents. Je dirais qu’il ne faut pas lancer de nouveau programme tant que les systèmes de santé d’une cinquantaine de pays n’ont pas été renforcés.

Lise Barnéoud.

Publié le 10 janvier 2021 à 18h30

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2021/01/10/michel-zaffran-eradiquer-la-poliomyelite-est-plus-dur-que-prevu_6065803_1650684.html

2021-02-22T22:52:09+01:00

Juste une pilule d’épidémiologie

Luc Périno

Humeur du 24/01/2013, lucperino.com

Toutes les pilules de la 1ère à la Nième génération ont toujours eu comme effet secondaire néfaste de favoriser les accidents vasculaires (thromboses, phlébites, embolies, infarctus, AVC, etc.) Le risque est de 3 accidents vasculaires (AV) sur 10 000 avec les pilules de première et deuxième générations et de 4/10 000 avec les générations 3 et 4.

C’est pourquoi nous ne devions pas prescrire la pilule en cas d’antécédents familiaux ou personnels de phlébite ou AV quelconque et dans certaines anomalies génétiques de l’hémostase. L’autre contre-indication à la prescription de pilule est le tabagisme qui fait brutalement monter le risque d’accident vasculaire à 15 ou 20/10 000.

Sachant que le risque naturel d’AV est de 1/10 000 pour toute jeune femme, voyons les différentes façons de signifier l’augmentation du risque.

Les pilules de générations 1 et 2 multiplient par 3 le risque d’AV. Ces pilules augmentent donc le risque de 200 %. Les pilules G3 et G4 multiplient par 4 le risque d’AV. Elles augmentent donc ce risque de 300 %. Peu importe la génération du contraceptif, dans tous les cas, l’augmentation du risque est considérable. En thérapeutique, on ne parle pas de risque, mais toujours d’augmentation ou de diminution de risque.

Transformons-nous maintenant en avocat du diable, en vulgarisateur de l’épidémiologie, en contempteur des risques et en critique de nos bien modestes exploits pharmaceutiques.

Une jeune femme qui prend une pilule G1 ou G2 a 9 997 chances sur 10 000 de ne pas avoir un AV et cette chance tombe à 9 996 sur 10 000 avec une pilule G3 ou G4.

Une jeune femme qui fume et prend la pilule a 9 980 chances sur 10 000 de ne pas faire d’AV.

Je ne dis pas cela pour encourager toutes les femmes à fumer et à prendre la pilule sans aucune retenue ni précaution, car je serais un médecin assassin.

Continuons… Un médicament qui diminuerait de 50 % le risque d’AV aurait un succès commercial immédiat et ferait la Une de tous les médias. Il ferait passer le risque d’AV de 1/10 000 à 0.5/10 000 et la chance de ne pas en faire de 9 999/10 000 à 9 999,5 sur 10 000. Espérons seulement qu’un tel médicament n’ait pas trop d’effets secondaires, car son bénéfice serait vite inférieur à son risque.


Tous les médicaments
 prescrits aujourd’hui le sont pour des réductions de risque de l’ordre de 20% à 50% et ils ont le succès que vous savez !!

Alors pourquoi prescrit-on des pilules qui augmentent un risque de 200 % ou 300 % ? La question est évidemment stupide et la réponse réside dans le bénéfice social de la pilule. Ce bénéfice est-il si considérable qu’il doive faire oublier tous les risques ?

Non bien sûr, mais le bénéfice social est tel que les jeunes femmes qui viennent chercher la pilule et les médecins qui la leur prescrivent n’entrent pas dans ces subtiles considérations épidémiologiques. Là n’est pas leur préoccupation de l’instant.

Malgré ma démonstration que la pilule est « médicalement » et « épidémiologiquement » très dangereuse, les médecins ont une obligation sociale à la prescrire. Nous devons juste regretter qu’ils remplissent rarement leurs trois devoirs médicaux devant cette obligation sociale :

  • Demander à la jeune femme de ne pas fumer, car c’est le seul facteur vraiment tangible d’augmentation de risque.
  • Prescrire la pilule la plus ancienne, car la nouveauté à l’intérieur d’une classe pharmacologique existante est très rarement un gage de progrès réel.
  • Essayer d’encourager la pose d’un stérilet, car c’est une méthode contraceptive qui offre un rapport bénéfice/risque supérieur à celui de la pilule à tout âge.

Bibliographie

 

Baillargeon JP et coll

Association between the current use of low-dose oral contraceptives and cardiovascular arterial disease : A meta-analysis.

J Clin Endocrinol Metab., 2005 ; 90 : 3863-3870.

Blanco-Molina A, Monreal M.

Venous thromboembolism in women taking hormonal contraceptives.

Expert Rev. Cardiovasc. Ther.2010; 8 : 211–215.

Gourdy Pierre et al.

Hormonal contraception in women at risk of vasc ular and metabolic disorders: Guidelines of the French Society of Endocrinology.

Annales d’Endocrinologie 73 (2012) 469–487

Hannaford PC, Iversen L, Macfarlane TV,Elliott, Angus V .

Mortality among contraceptive pill users: cohort evidence from Royal College of General Pract itioners’ Oral Contraception Study

BMJ;340:c927, 2010

Haroche Aurélie

Les pilules contraceptives pourraient être directement à l’origine de cinq à six morts par an en France.
J.I.M. le 15/01/2013

Lidegaard O, Hougaard L, Skovlund CW, Skjeldestad F E, Lokkegaard E.

Risk of venous thromboembolism from use of oral contraceptives con taining different progestogens and oestrogen doses: Danish cohort study, 2001-2009.

BMJ 2011; Oct 25;34 3:d6423.

Lidegaard O, Lokkegaard E, Jensen A, Wessel Skovlun d C, Keiding N.

Thrombotic stroke and myocardial infarction with hormonal contraception.

N Engl J Med 2012; 366: 2257-66.

Manzoli L, De Vito C, Marzuillo C et al.

Oral contraceptives and venous thromboembolism. A systematic review and meta-analysis.

Drug Saf 2012; 35:191-206.

Raps M, Helmerhorst F, Fleischer K et al.

Sex hormone-binding globulin as a marker for the thrombotic risk of hormonal contraceptives.

J Throm b Haemost 2012;10:992-7.

Van Hylckama Vlieg A, Helmerhorst FM, Vandenbroucke JP et al.

The venous thrombotic risk of oral contraceptives, effects of oestrogen dose and proge stogen type: results of the MEGA case-control study .

Br Med J 2009; 339: b2921.

2021-02-22T22:51:23+01:00

Le climat breton protège-t-il du Covid ?

Futura avec l’AFP-Relaxnews

22.01.2021

Comment expliquer que, depuis le début de l’épidémie, la Bretagne enregistre quatre fois moins de décès dus au coronavirus alors que la densité de population y est légèrement supérieure à la moyenne nationale ? Ni le légendaire crachin ni le climat océanique, et encore moins le parapluie, ne sauraient être les seules explications.

Le crachin et la « douceur océanique » protégeraient-il du coronavirus ? Avec la géographie, le climat serait en effet l’une des principales raisons de la bonne situation épidémique de la Bretagne depuis le début de la crise sanitaire, selon des experts. Le 20 janvier, le taux d’incidence du coronavirus en Bretagne était de 96,5 cas pour 100.000 habitants, contre 192 au niveau national. Et, depuis le début de l’épidémie, 824 patients sont morts du Covid-19 dans la péninsule bretonne, soit 250 morts par million d’habitants, quatre fois moins que la moyenne nationale.

Malgré des foyers épidémiques précoces dans le Morbihan lors de la première vague de l’épidémie, le coronavirus a donc été bien moins virulent en Bretagne que dans le reste de l’Hexagone. Cela s’explique par une combinaison de différents facteurs, explique Pascal Crépey, épidémiologiste à l’École des hautes études en santé publique (EHESP), qui avance en premier lieu l’hypothèse climatique car « on sait que le climat a un impact sur la propagation du virus».

« L’hypothèse, c’est que le climat océanique en hiver est peut-être moins favorable à la propagation de ce coronavirus que le climat continental », développe l’enseignant-chercheur. Le froid aide à la survie du virus en dehors du corps humain. Et plus il fait froid, plus la population reste à l’intérieur, ce qui favorise la propagation du virus. En outre, le virus reste plus longtemps en suspension dans l’air, en fonction du taux d’humidité et de la température.

Où il est question de la transmissivité climatique

« Entre 3 °C et 12 °C et 60 à 90 % d’humidité, les gouttelettes sur lesquelles se fixe le virus vont avoir tendance à rester en suspension dans l’air. Ça peut contribuer à une transmission plus forte », explique Alix Roumagnac, président de Predict, filiale de Météo France et d’Airbus. Sa société s’est appuyée sur un article de deux chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) de mars 2020 pour élaborer un index de « transmissivité climatique du Covid-19 ». Cet index permet d’expliquer « le développement hétérogène de la pandémie» selon les régions du monde et les saisons, d’après M. Roumagnac.

Depuis quelques semaines, l’index est d’ailleurs transmis régulièrement à la Direction Générale de la Santé (DGS) pour être analysé. En Bretagne, c’est la douceur océanique et l’humidité qui empêcheraient ainsi les gouttelettes porteuses du virus de rester en suspension dans l’air, selon M. Roumagnac. « Mais le climat n’est pas l’alpha et l’oméga de la propagation de ce coronavirus. Il n’explique pas à lui seul la dynamique de l’épidémie », met en garde Pascal Crépey.

Moins de brassage et… plus de discipline ?

Au-delà de la météo, c’est aussi la position géographique de la péninsule bretonne, à l’extrême ouest de l’Europe, qui « l’expose moins aux flux de populations », selon M. Crépey. « C’est moins un carrefour que d’autres régions de l’est de la France. Et, qui dit moins de flux de populations dit moins de brassages, moins de risques de réimportation du virus et une pression épidémiologique externe moins forte », ajoute-t-il.

« D’une manière générale la façade ouest du pays est moins touchée, remarque aussi Stéphane Mulliez, directeur de l’Agence régionale de santé (ARS) de Bretagne. C’est une région plus rurale que d’autres régions. Cela explique peut-être qu’on soit moins concerné. » La densité de population en Bretagne est légèrement supérieure à la moyenne nationale. Mais les métropoles y sont « peu nombreuses et plus petites », avance aussi le Pr Éric Stindel, président de la commission médicale d’établissement (CME) du CHRU de Brest.

La ville de Brest, qui affiche le taux d’incidence à la Covid-19 le plus faible des métropoles françaises, « est probablement une des plus petites métropoles de France, avec des densités de population faibles, remarque-t-il. Il y a dans ces territoires assez ruraux des moyens de circulation qui sont assez peu concentrateurs. Pour venir travailler, on n’utilise pas des transports en commun dans lesquels on est nombreux, très serrés. »

Autre argument souvent entendu : le « civisme » des Bretons, salué entre autres par l’ancienne préfète de Bretagne Michèle Kirry. Une hypothèse que n’exclut pas Pascal Crépey mais qu’il qualifie de « beaucoup plus fragile ».

2021-02-22T22:17:03+01:00

Analyser l’air expiré pour dépister la Covid-19

Par Mme Aude Rambaud – Saint-Germain-en-Laye

Une signature moléculaire a été découverte dans l’air expiré des patients atteints d’une forme sévère de Covid-19. Elle a permis, dans une étude menée par une équipe française, de distinguer parmi des patients atteints d’un syndrome de détresse respiratoire aigu, ceux infectés par le coronavirus et ceux qui ne l’étaient pas. Ces travaux ouvrent la voie à une nouvelle méthode de dépistage. Ils sont parus dans la revue eBioMedicine.

Une équipe française suggère une nouvelle méthode de dépistage de l’infection au coronavirus via l’analyse de la composition de l’air expiré chez des personnes présentant un syndrome de détresse respiratoire aigu.
Il s’agit d’une étude observationnelle au cours de laquelle les chercheurs ont analysé la composition de l’air expiré de patients admis en soins intensifs pour un syndrome de détresse respiratoire aigu et mis sous assistance respiratoire.
Ils ont inclus 40 patients dont 28 étaient diagnostiqués positifs pour la Covid-19. Après avoir analysé les composants organiques volatiles tous les matins à l’aide d’un spectromètre de masse, une analyse multivariée a révélé une signature spécifique pour les patients Covid.
Cette signature a permis de distinguer les personnes infectées par le coronavirus de celles qui ne l’étaient pas dans 93% des cas avec une sensibilité de 90% et une spécificité de 94%.
Le spectromètre de masse offrant des résultats en moins de deux minutes, cette technique de dépistage en temps réel et en non invasive pourrait s’avérer séduisante.
Reste à savoir si cette signature est également retrouvée chez des sujets infectés par le coronavirus et n’ayant pas développé de forme sévère de la maladie.

Référence
Stanislas Grassin-Delyle et al.
Metabolomics of exhaled breath in critically ill COVID-19 patients: A pilot study
EBioMedicine, décembre 2020
[Retrouvez l’abstract en ligne]
2021-02-22T22:08:36+01:00

Contenir la Covid-19 pour mieux protéger l’Économie : Le paradoxe d’une pandémie

Source : Financial Times, FT Visual & Data Journalism team
Traduit par les lecteurs du site Les Crises (https://www.les-crises.fr)

Les graphiques et les cartes montrent les paradoxes d’une pandémie qui a fait un million de victimes.

L’accumulation de données a été le seul moyen de vraiment comprendre l’ampleur et l’impact de la Covid-19.

Dans le cadre d’une nouvelle série majeure, le Financial Times a compilé des épisodes chronologiques de la crise en utilisant des informations provenant du monde entier.

Individuellement, chacun raconte une petite, mais néanmoins importante, partie de l’histoire. Ensemble, ils contribuent à expliquer le bilan impressionnant du virus — et pourquoi son impact durera pendant des années.

Le paradoxe du confinement de la Chine

 

L’émergence d’un nouveau coronavirus de type Sars n’aurait pas pu survenir à un pire moment pour la Chine. Le pays était déjà à 10 jours de Chunyun – la saison des voyages pour le Nouvel An lunaire qui est aussi la plus grande migration humaine annuelle de la planète – lorsque des responsables du gouvernement ont finalement confirmé la transmission interhumaine d’un virus encore inconnu le 20 janvier.

La ville au centre de l’épidémie, Wuhan dans la province du Hubei, a été mise en quarantaine trois jours plus tard. À ce moment-là, une grande partie de la population de la ville était déjà en déplacement à travers le pays pour profiter des festivités avec leurs familles, un énorme exode de gens par route, rail et air estimé à 5 millions au total — presque la moitié de la population officielle de Wuhan — par le maire de la ville.

L’exode avant le confinement

Vols au départ de Wuhan selon les destinations, du 18 au 24 janvier

Compte tenu de l’ampleur des mouvements humains, la poursuite de la propagation du virus à travers la Chine semblait inévitable. Et pourtant, neuf mois après l’apparition de l’épidémie, les données sur les cas dans les provinces révèlent le succès remarquable de la Chine à contenir le virus dans la province d’origine.

Malgré les voyages avant le confinement depuis Hubei, la Chine a réussi à contenir son épidémie de Covid-19
Cumus-des-cas-confirme-de-coronavirus-par-province

Cumul des cas confirmés de coronavirus, par province, au 13 octobre 2020

Bien que la fiabilité des chiffres officiels de la Chine suscite des inquiétudes légitimes, le succès de la maîtrise du virus s’explique en grande partie par un autre facteur : la recherche intensive des cas-contacts. Mais là aussi, un curieux paradoxe s’est produit : pour un pays qui a la réputation d’utiliser des technologies de pointe pour espionner ses citoyens, une grande partie de ce travail a été réalisée à l’aide de méthodes anciennes telles que les questionnaires.

Alors que la Chine avait endigué l’épidémie, la transmission du virus à l’étranger – et les différentes réactions des autres nations à son arrivée – montrait que la véritable histoire de la Covid-19 ne faisait que commencer.

Deux pays essaient différentes échappatoires à la Covid-19

 

Fin février, le nombre de nouveaux cas en Chine était en baisse et l’attention s’était déplacée vers deux nouvelles zones, l’un étant un voisin proche et l’autre plus éloigné [NdT: comparé au Royaume-Uni].

Des alertes ont été lancées en Corée du Sud à la mi-février après qu’un seul super-contamineur ait déclenché plus de 1 000 cas dans la ville de Daegu en quelques jours. Entre le 17 et le 25 février, le nombre de cas confirmés dans le pays est passé de 31 à 1 146, soit une multiplication par 37 en huit jours seulement, les cas doublant tous les jours et demi.

Pendant ce temps, en Europe, tous les yeux étaient tournés vers l’Italie alors qu’un foyer d’infection commençait à se répandre dans la région nord de la Lombardie.

Début mars, l’Italie et la Corée du Sud semblaient être sur la même voie

Nombre cumulé de cas de coronavirus, par nombre de jours depuis le 100e cas (données au 12 mars)

Les deux trajectoires semblaient peu réjouissantes, mais les destins des deux pays divergèrent rapidement.

La Corée du Sud a agi rapidement, profitant de la législation adoptée en réponse à la crise du Mers de 2012 qui permet une surveillance intensive de ses citoyens lors d’une épidémie de maladie infectieuse. Une vaste opération de recherche des contacts a été mise en place, associée à une multiplication rapide des tests. Le 20 mars, la Corée du Sud effectuait 100 tests pour chaque cas positif détecté, le jour même où elle enregistrait son 100e décès. Il a fallu trois mois de plus à l’Italie et 34 000 décès pour atteindre les mêmes niveaux de tests.

La Corée du Sud a lancé une vaste opération de dépistage avant son premier grand foyer d’infection ; la capacité de dépistage de l’Italie ne s’est développée qu’après des milliers de décès
Graphique des tests quotidiens par cas confirmé par rapport aux cas et décès quotidiens, en Italie et en Corée du Sud

Graphique des tests quotidiens par cas confirmé par rapport aux cas et décès quotidiens, en Italie et en Corée du Sud

L’Italie a été lente à agir au début, et la flambée de Lombardie était déjà devenue une épidémie au moment où la région a été mise en quarantaine le 8 mars. Une fois les mois de mars et d’avril passés, il y a eu 26 000 décès supplémentaires dans cette région par rapport au nombre habituel pour les mêmes mois, soit plus de la moitié du nombre total de « décès en surnombre » en Italie.

Le pire de l’épidémie italienne s’est concentré dans un groupe de provinces du nord
Carte de la surmortalité en Italie par province

Carte de la surmortalité en Italie par province
*Nombre médian de décès toutes causes confondues dans les mêmes semaines, 2015-2019

 
Pourquoi un décès de Covid-19 n’est peut-être pas un décès de Covid-19

 

Dans les semaines qui ont suivi la crise en Lombardie, compter le nombre croissant de victimes du Covid-19 est devenu une tâche quotidienne dans une grande partie de l’Europe, tout comme les spéculations sur le bilan final de la pandémie.

Patrick Vallance, le principal conseiller scientifique du Royaume-Uni, a déclaré le 17 mars au comité restreint de la santé que le maintien du nombre de décès au Royaume-Uni à 20 000 au plus serait un « bon résultat. »

Ce chiffre s’est avéré trop optimiste — mais il est difficile de dire avec précision à quel point : établir le nombre de victimes de la Covid-19 a été un problème tant au Royaume-Uni que dans d’autres pays du monde.

Des définitions différentes conduisent à un nombre de morts différent

Cumul des décès en Angleterre, par nature

Quelle que soit la façon dont on fait la comptabilité sinistre de la pandémie, le nombre de morts au Royaume-Uni — et en particulier en Angleterre — reste parmi les plus élevés du monde. D’après les chiffres les plus récents, 38 524 personnes sont mortes en Angleterre dans les 28 jours suivant un test Covid-19 positif, mais ce chiffre passe à 42 672 si l’on étend le délai à 60 jours, selon le graphique britannique sur les coronavirus.

L’Office des Statistiques Nationales [NdT: ONS] a, quant à lui, recensé 50 642 certificats de décès mentionnant la Covid-19 jusqu’au 2 octobre et, si l’on commence à compter à partir du 6 mars, jour où le 100e cas positif a été enregistré, 56 537 décès de plus que la moyenne des cinq dernières années pour la même période. Ce chiffre inclut toutes les causes de décès, y compris la Covid-19.

Le bilan officiel des morts en Angleterre ne donne qu’une partie de l’histoire
Décès hebdomadaires Cumul des décès en Angleterre, par nature

Décès hebdomadaires
Cumul des décès en Angleterre, par nature

L’expérience du Royaume-Uni montre à quel point le nombre apparemment précis de victimes du virus peut varier considérablement selon les définitions et les procédures administratives utilisées. Cela explique également pourquoi les chiffres des décès qui font la une des journaux nationaux sont presque certainement inférieurs au coût humain réel de la pandémie, qu’on ne peut connaître avec précision.

La plus grande partie des États-Unis n’est pas comme les États-Unis

 

Dans le monde entier, les données de santé publique sont recueillies à un niveau très local avant d’être agrégées en chiffres régionaux et nationaux. Les organisations internationales les rassemblent ensuite pour fournir une vue d’ensemble de la pandémie au niveau national et mondial, comme le montre le graphique principal de cet article. Bien qu’elles soient utiles en tant que données de synthèse, les distinctions locales se perdent, donnant une image trompeuse de pays entiers touchés de manière uniforme.

C’est particulièrement évident dans le pays qui a perdu le plus grand nombre de ses habitants pour cause de Covid-19. Avec moins d’un vingtième de la population mondiale, les États-Unis déplorent un décès sur cinq officiellement attribué à la Covid-19. Mais quasiment aucun endroit aux Etats Unis n’est représentatif du pays dans son ensemble.

Des expériences contrastées de la pandémie aux États-Unis

Moyenne mobile sur sept jours des nouveaux décès pour 100 000 habitants dans différentes régions des États-Unis

Les États-Unis sont entrés dans la crise alors qu’ils étaient déjà particulièrement vulnérables parmi les pays occidentaux à cause de l’absence d’assurance maladie pour de nombreux résidents et du manque de congés maladie payés dans de nombreuses régions. De plus, le président Donald Trump a constamment minimisé la gravité de la maladie qu’il allait finir par contracter.

En l’absence d’une réponse fédérale coordonnée, les gouvernements des États et des collectivités locales ont pris leurs propres mesures pour contenir le virus. L’assouplissement des restrictions a été tout aussi désordonné et, dans certains cas, a commencé avant que les preuves n’indiquent que les épidémies locales étaient sous contrôle.

Le patchwork complexe de mesures étatiques souvent contradictoires peut être visualisé à l’aide d’un index développé par les politologues de la Blavatnik School of Government de l’université d’Oxford, pour synthétiser la vigueur générale des réponses à la pandémie.

Le coronavirus a ajouté une dimension supplémentaire à la disparité politique américaine
Graphique d’Oxford : indice de rigueur de réponse Covid-19 par État
Graphique d’Oxford : indice de rigueur de réponse Covid-19 par État

Graphique d’Oxford : indice de rigueur de réponse Covid-19 par État

Lorsque le virus faisait des milliers de victimes au printemps, l’épicentre de la crise était la ville de New York, ses banlieues et les villes similaires du nord-est ; de vastes pans du pays n’étaient pas touchés. Au cours de l’année, des configurations géographiques étonnamment différentes sont apparues. Naguère cantonné aux villes les plus peuplées, le virus s’est infiltré dans les petites villes et les zones rurales d’Amérique, des endroits comme le comté de Hancock, en Géorgie (8 457 habitants), enregistrant l’un des taux de mortalité les plus élevés du pays. Début octobre, le taux de mortalité global était le plus élevé dans les comtés classés comme petites villes et zones rurales — et le plus bas dans les grands comtés urbains.

Les économies émergeantes évaluent le coût des coronavirus
 

Reprenant le plan de bataille du président américain, les dirigeants du Brésil et du Mexique, les deux pays les plus peuplés d’Amérique latine, ont également minimisé les risques de la pandémie et ont retardé les mesures de prévention.

Ils ont eux aussi été réprimandés par les gouverneurs des États qui étaient intervenus pour faire appliquer localement des règles strictes de confinement, au mépris de l’attitude dédaigneuse des dirigeants de leur pays face à la maladie. Mais l’absence de réponse et de messages coordonnés a laissé les gens perplexes quant aux règles et a laissé le virus se propager — avec des conséquences désastreuses. Le 26 mai, l’OMS a déclaré que l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud abritaient le nouveau foyer d’infection du virus, le taux de mortalité quotidien au Brésil étant le plus élevé au monde.

Dans de nombreux pays d’Amérique latine, le véritable bilan du virus pourrait être plus élevé que ne le montrent les statistiques officielles
Graphique d’Oxford : nombre cumulé de cas confirmés au Pérou au fil du temps comparé à l’indice de rigueur de la réponse du gouvernement à la Covid-19

Décès hebdomadaires
Surplus de décès par rapport aux décès déclarés dans les pays d’Amérique latine

Cependant, les mesures de confinement à l’européenne se sont révélées inefficaces ou inutiles pour certaines des économies émergentes les plus pauvres du continent : malgré les mesures de confinement prises tôt dans des pays tels que l’Équateur et le Pérou, les pays andins ont plongé dans la crise. Il s’est avéré difficile de faire respecter une distance sociale appropriée, car de nombreuses personnes sont employées dans l’économie informelle, sans filet de sécurité qui leur permettrait de demander des aides gouvernementales liées à Covid. Ils dépendent souvent de leur paie du jour pour leur repas du soir.

Le confinement précoce et rigoureux du Pérou s’est avéré inefficace pour contenir la propagation du coronavirus
Graphique d’Oxford : nombre cumulé de cas confirmés au Pérou au fil du temps comparé à l’indice de rigueur de la réponse du gouvernement à la Covid-19

Graphique d’Oxford : nombre cumulé de cas confirmés au Pérou au fil du temps comparé à l’indice de rigueur de la réponse du gouvernement à la Covid-19

Les infrastructures sous-financées ont été poussées au-delà de leurs limites, les autorités locales, les hôpitaux et les pompes funèbres étaient dépassés par l’ampleur du défi. Le 5 octobre, les pays d’Amérique centrale et latine totalisaient 35 % des décès dans le monde, leur part ne cessant d’augmenter.

Le Pérou et l’Équateur ont les taux de surmortalité les plus élevés parmi les pays produisant des données comparables
Mesures de la surmortalité* par pays, lors des épidémies de Covid-19 Graphique d’Oxford : nombre cumulé de cas confirmés au Pérou au fil du temps comparé à l’indice de rigueur de la réponse du gouvernement à la Covid-19 *Nombre de décès observés supérieur à la moyenne historique pour la même période de l’année. Les chiffres peuvent ne pas refléter la situation la plus récente en raison de retards dans l’enregistrement.

Mesures de la surmortalité* par pays, lors des épidémies de Covid-19
Graphique d’Oxford : nombre cumulé de cas confirmés au Pérou au fil du temps comparé à l’indice de rigueur de la réponse du gouvernement à la Covid-19
*Nombre de décès observés supérieur à la moyenne historique pour la même période de l’année. Les chiffres peuvent ne pas refléter la situation la plus récente en raison de retards dans l’enregistrement.

 

Parallèlement, en Inde, les niveaux élevés d’urbanisation, associés à des logements et à des installations sanitaires inadéquats, ainsi qu’à une importante main-d’œuvre informelle, constituaient des conditions parfaites pour que le virus fasse des ravages, en particulier dans les mégapoles et les bidonvilles du pays.

Le confinement national précoce imposé par le Premier ministre Narendra Modi en mars était l’un des plus stricts au monde, mais il n’a pas réussi à aplatir la courbe des cas et a laissé des millions de personnes sans leur salaire quotidien. Soudainement sans emploi, de nombreuses personnes sont rentrés dans leur village d’origine pour retrouver leur famille, emportant souvent le virus avec elles.

Contraint de rouvrir l’économie pour permettre aux gens de travailler à nouveau, le gouvernement central a assoupli les restrictions début mai, ce qui a entraîné une forte augmentation du nombre de cas et une divergence d’opinions parmi les dirigeants sur la rapidité de la réouverture économique. Certains ont décidé de prolonger le confinement au niveau local mais, inévitablement, l’assouplissement inégal des restrictions a entraîné une augmentation du nombre de cas. Ils augmentent maintenant plus vite que partout ailleurs dans le monde — 80 000 cas par jour — et le bilan économique et humain reste énorme.

Le dilemme du déconfinement

Lorsque le printemps est devenu l’été, les taux d’infection ont chuté dans toute l’Europe, et les gouvernements ont commencé à assouplir les restrictions dans l’espoir que la vie normale puisse reprendre avec le virus en rémission. Mais l’optimisme initial a fait place à l’inquiétude car, d’un pays à l’autre, la socialisation accrue a été suivie d’une augmentation du nombre de cas. La deuxième vague de l’automne a été beaucoup plus discrète que les pics vertigineux du printemps, mais la hausse des cas se traduit néanmoins par des admissions à l’hôpital et des décès.

Les admissions à l’hôpital sont à nouveau en hausse dans la plupart des pays d’Europe
Patients hospitalisés pour Covid-19 (pour 100 000 personnes) dans différents pays européens

Patients hospitalisés pour Covid-19 (pour 100 000 personnes) dans différents pays européens

Dans certains milieux, on avait espéré que l’immunité collective pourrait offrir une certaine protection, que les endroits durement touchés au printemps seraient à l’abri des résurgences du virus en raison de la hausse des niveaux d’anticorps. Malheureusement, cela n’a pas été le cas jusqu’à présent, de nombreux foyers épidémiques du printemps ayant également été les plus touchés en automne, tant au niveau national que régional.

En moyenne, les endroits qui ont été les plus touchés au printemps sont ceux qui souffrent le plus en automne
Cas hebdomadaires pour 100 000 personnes, pic du printemps vs pic d’automne, par région en France, Italie, Espagne et au Royaume-Uni *Les valeurs de chaque pic sont échelonnées de sorte que le plus élevé dans le pays = 100 et le plus bas = 0

Cas hebdomadaires pour 100 000 personnes, pic du printemps vs pic d’automne, par région en France, Italie, Espagne et au Royaume-Uni
*Les valeurs de chaque pic sont échelonnées de sorte que le plus élevé dans le pays = 100 et le plus bas = 0

 

En avril, l’Espagne, la France et le Royaume-Uni étaient parmi les pays les plus touchés en Europe, et en septembre, les choses ne semblaient pas différentes. De même, Paris et Madrid ont été durement touchés au printemps et à l’automne.

Pourtant, malgré tous les constats qui apparaissent dans les données, la résurgence démontre également le rôle démesuré que semble jouer le hasard dans l’histoire de la Covid-19. Lorsque l’Italie a évité une deuxième vague à la fin de l’été, beaucoup ont souligné que le niveau élevé de port de masque était un facteur contributif. Et en effet, un seul pays présente des niveaux de port de masque plus élevés que l’Italie. quel est ce pays ? L’Espagne, qui a connu la pire deuxième vague du continent.

Mais il y a de l’espoir, alors que le monde tente d’éviter un hiver difficile avec la Covid-19. Les taux de mortalité dus au virus ont diminué au cours de l’année grâce à l’amélioration des compétences et des technologies en matière de soins de santé. En mars, une personne âgée de 70 ans ou plus avait une chance sur deux de survivre si elle était hospitalisée avec le virus. En août, leurs chances avaient grimpé à 74 %.

Fin de partie ?

Avec plus d’un million de vies perdues, de nombreuses nations luttent encore pour garder le virus sous contrôle. Début octobre, le nombre de morts dans le monde a continué à augmenter chaque jour de 5 200 en moyenne, un chiffre similaire à celui de début mai.

Les dirigeants ont hésité entre la réouverture pour protéger l’économie et le confinement pour protéger les citoyens. Pourtant, une analyse récente suggère qu’il pourrait bien s’agir d’un faux compromis.

Les pays qui n’ont pas été en mesure de contrôler leurs épidémies ont eu tendance à souffrir le plus économiquement
Diagramme de dispersion de la chute du PIB au cours du premier semestre 2020 par rapport au nombre cumulé de décès par million jusqu’au 14 octobre 2020

Diagramme de dispersion de la chute du PIB au cours du premier semestre 2020 par rapport au nombre cumulé de décès par million jusqu’au 14 octobre 2020

 

En attendant, pour beaucoup, l’espoir d’un retour à la normale repose sur un vaccin — après un développement accéléré, la phase 3 des essais de plusieurs candidats est en cours.

Mais le dernier paradoxe est peut-être que la confiance du public dans les vaccins tend à être plus faible dans les pays développés, ces pays dont les citoyens ont historiquement le plus bénéficié de la disparition des maladies mortelles. Un sondage réalisé aux États-Unis à la fin du mois de juillet, alors qu’un millier d’Américains mouraient chaque jour des suites de Covid-19, a laissé entendre qu’une majorité d’entre eux pourraient encore refuser un vaccin lorsqu’il sera disponible.

Un vaccin n’est donc pas nécessairement la panacée — et par conséquent, le nombre de décès dus à la Covid-19 devrait continuer à augmenter de manière significative pendant un certain temps encore.

Analyse des données, rapports et production réalisés par Steven Bernard, John Burn-Murdoch, Tom Hannen, Bob Haslett, Caroline Nevitt, Jane Pong, Ændrew Rininsland, Alan Smith, Martin Stabe, Cale Tilford, Aleksandra Wiśniewska. Productrice de la série : Claire Manibog.

Sources des données

Au niveau mondial : les chiffres nationaux agrégés sur les décès utilisés dans le graphique principal et ailleurs sont tirés de la base de données Covid-19 du Financial Times, qui repose principalement sur des données compilées à partir de sources locales par le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies et le projet de suivi Covid. Les ajustements et les exceptions sont détaillés sur la page de suivi de la trajectoire du coronavirus du FT. Toutes les données sur la surmortalité proviennent de la base de données sur la surmortalité du FT, où l’on peut trouver tous les détails des sources nationales. Les chiffres des tests quotidiens par cas confirmé proviennent de Our World in Data. Les données sur les performances économiques des pays au cours du premier semestre 2020 proviennent de l’OCDE et de la Banque mondiale.

Pour la Chine : Données de vol fournies par Cirium. Données cumulées concernant les cas de coronavirus compilées par Statista à partir des commissions régionales de santé en Chine et de DXY.cn.

Pour le Royaume-Uni : Les décès en Angleterre dans les 28 et 60 jours suivant un test positif proviennent du tableau de bord coronavirus le l’API du gouvernement britannique. Les certificats de décès et les données sur la surmortalité proviennent des enregistrements hebdomadaires provisoires de décès de l’Office for National Statistics, publiés pour la dernière fois le 13 octobre avec des données allant jusqu’au 2 octobre.

Pour les États-Unis : L’indice de rigueur des États américains provient du document de travail « Variation in US states, responses to Covid-19 » de la Blavatnik School of Government de l’université d’Oxford. Les données sur la mortalité due à la Covid-19 au niveau des comtés proviennent du résumé des séries chronologiques compilé par le Johns Hopkins Center for Systems Science and Engineering. Les données ont été regroupées et ajustées en utilisant la classification urbaine-rurale du National Center for Health Statistics et les estimations de population des comtés de 2019 du Bureau du recensement américain.

Pour l’L’Amérique latine : Les données de l’ »indice de rigueur » proviennent du suivi de la réponse du gouvernement au coronavirus par l’école de gouvernement Blavatnik de l’université d’Oxford.

Source :

Financial Times, FT Visual & Data Journalism team, 18-10-2020

2021-02-22T20:17:20+01:00

Kiosque: Février 2021

Pour débuter, un article d’octobre 2020 : la finance au secours de la santé.

Le Financial Times n’est pas vraiment un défenseur acharné de la santé publique. Pourtant, la conclusion de son étude est la suivante : les pays qui ont contrôlé le virus en protégeant d’abord leur population ont protégé aussi leur économie. (lire la suite) (suite…)

2021-02-22T21:53:20+01:00

Le kiosque

Dans chaque numéro de notre newsletter, Jean-Loup Rey proposera ce kiosque, sélection d’articles utiles à la réflexion et stimulants pour l’esprit, au contenu souvent inattendu. Le Covid-19 est, bien sûr, au menu, mais aussi le paludisme, la polio et le VIH. Un voyage intellectuel à ne pas manquer … (lire la suite).

2021-02-22T18:37:19+01:00
Go to Top