Les avortements sélectifs limitent à grande échelle les naissances féminines en Inde. La discrimination contre les filles commence avant la naissance.

Un article récent du Lancet Global Health évalue sur les trois dernières décennies la tendance des « filles manquantes » en Inde, notamment en fonction du rang de naissance (1er, 2e ou 3e enfant).

Les auteurs ont travaillé sur cinq études démographiques, nationales ou locales, couvrant les décennies 1987-96, 1997-2006, 2007-16 et comparé un « sex-ratio conditionnel » au sex-ratio théorique naturel. Le sex-ratio conditionnel est estimé à partir du sex-ratio observé dans les études démographiques pour différentes catégories d’enfants, déterminées selon la position de l’enfant dans la fratrie (1e, 2e ou 3e naissance) et du sexe des enfants déjà nés. Le sex-ratio naturel filles/garçons est évalué entre 950/1000 et 975/1000 mais la borne inférieure de 950/1000 a été retenue pour les calculs de l’étude.

Un sex-ratio conditionnel inférieur au sex-ratio naturel met en évidence un déficit de naissance de filles, exprimé en valeur absolue. L’analyse précise ce déficit en fonction du nombre d’enfants dans la famille et du sexe des enfants déjà nés et identifie les déterminants de ce phénomène.

Extrapolant à l’ensemble des naissances les résultats obtenus sur 2,1 millions de dossiers de naissances entre 1981 et 2016, l’article conclut que :

  • 13,5 millions de filles manquent, avec une augmentation au cours de ces trois décennies (moyenne annuelle de 0,55 million d’avortements sélectifs sur la décennie 2007-2016).
  • Le déficit de filles est plus élevé pour les 2e et 3e enfants lorsque la fratrie comprend déjà une ou deux filles. Par exemple, le sex-ratio du 3e enfant après deux filles, est passé de 968 en 1979-83, à 744 en 2007-2011, pour s’établir à 788 en 2012-16.
  • La tendance est observée dans tout le pays, mais est particulièrement forte dans les Etats du Pendjab, Haryana, Gujarat et Rajasthan.
  • La tendance est plus marquée dans les classes les plus aisées et quand les mères ont un haut d’éducation élevé (lycée ou éducation supérieure). Une certaine inflexion est notée dans ces catégories de la population depuis quelques années, mais de manière encore marginale.

Le phénomène des filles manquantes touche ainsi toute l’Inde et s’est aggravé au cours des trois dernières décennies. Il concerne principalement le 2e et, davantage encore, le 3e enfant. Le déterminant principal est le nombre de filles déjà nées au sein de la famille, devant d’autres facteurs tels que le niveau d’éducation, l’état de résidence, le lieu de résidence (urbain/rural), le niveau de santé, la religion ou la caste.

Selon les auteurs, les infanticides visant spécifiquement les filles sont maintenant très rares et l’explication la plus évidente de ce déficit de naissances de filles serait la détermination prénatale du sexe des enfants, suivie d’interruptions de grossesses. Plusieurs types d’actions sont actuellement déployées dans le pays pour tenter d’endiguer ce phénomène, notamment des programmes de santé maternelle et infantile visant spécifiquement les femmes enceintes « à risque », surtout celles qui ont déjà une ou plusieurs filles.

Le prochain recensement, prévu en 2021 et repoussé à 2022 en raison de la Covid-19, pourrait être l’occasion d’aborder spécifiquement ce problème à l’échelon local, avec des questions ciblées, et d’ouvrir un débat sur les conséquences de cette préférence pour les naissances de garçons.

Malgré quelques limites, cette étude expose toute la complexité d’une problématique démographique qui est à la fois une conséquence et une cause de la discrimination à l’égard des femmes dans la société indienne. Les auteurs rappellent que l’avortement sélectif est la forme la plus grave de discrimination par le genre. Ils soulignent la difficulté croissante, pour les hommes, de trouver une partenaire, ce qui contribue à l’augmentation des violences à l’égard des femmes. Ils insistent, enfin, sur l’urgence de mettre en place une stratégie prenant en compte les déterminant sociaux, afin de mettre fin à cette pratique des avortements sélectifs. Sinon, cette distorsion démographique continuera à avoir des répercussions néfastes sur toute la société indienne pendant des dizaines d’années.

A voir : un court reportage de TV5 Monde, datant de 2018, sur ce sujet.

Dr Françoise Gay-Andrieu, SFMTSI

Cet article engage son auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue de la SFMTSI.