« Pour vous protéger du Covid-19, cuisez bien les œufs »… c’est le genre de conseils baroques auxquels ont droit les Africains depuis un an. Sur Ebola, certains messages ne valent guère mieux.

Rappelons, s’il en était besoin, que le SARS-Cov2 qui provoque le Covid-19 vient d’une chauve-souris cantonnée à certaines régions d’Asie, même si le franchissement de la barrière d’espèce est sujet à des discussions aussi scientifiques que politiques. Ceci est connu depuis le début de l’expansion mondiale de l’épidémie.[i],[ii]

Une étude menée en avril 2020 sur 148 affiches ou posters et 38 vidéos ou spots radio de prévention du Covid-19 dans les quinze pays de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a montré que ces outils contenaient, dans onze de ces pays, des messages tels que : « Le Covid-19 a été trouvé chez de nombreux animaux, dont des chauves-souris, des chats, des chameaux et des bovins », « Bien cuire la viande, les œufs et le poisson », « Ne pas avoir de contact non protégé avec des animaux sauvages ou domestiques ».[iii]

Le site du bureau Afrique de l’OMS recommandait sur un poster intitulé « Comment vous protéger » : « Evitez la viande crue et les animaux vivants ». Des vidéos reprenaient les mêmes messages avec, entre autres illustrations, une poule et un cochon. Un bon nombre de ministères de la Santé africains ont repris en toute confiance ces messages erronés dans leurs propres documents, quand ils n’ont pas simplement diffusé dans leur pays les outils de communication fournis par l’OMS.

Ces messages erronés ont été retirés du site de l’OMS Afrique en mai, puis en grande partie mis de côté dans les pays. Il en subsiste cependant encore, ici ou là.

Lors de l’épidémie de maladie à virus Ebola en Afrique de l’Ouest, en 2014-2016, des messages erronés avaient déjà envahi les panneaux d’affichage, les télévisions et les radios des pays d’Afrique de l’Ouest. A nouveau, un rappel : une épidémie d’Ebola commence quand le virus passe d’une chauve-souris à l’homme, évènement qui se produit environ une fois par an chez les 22 millions de personnes qui vivent dans l’aire d’extension des chauves-souris réservoir.[iv] Ensuite, la transmission est uniquement interhumaine.

Dans tous les pays d’Afrique de l’Ouest, on voyait à l’époque des posters ou boîtes à images qui, non seulement, portaient des messages concernant un supposé risque représenté par la viande ou les animaux, mais qui leur accordaient parfois davantage d’importance qu’à ceux visant à prévenir la transmission interhumaine. Quelques exemples : « Ne jouez pas avec des singes ou des babouins », « Ne consommez pas de viande de brousse », « Cuisez bien vos aliments ». Une boîte à images publiée en Côte d’Ivoire comportait cinq planches de dessins sur la prétendue transmission animale, contre trois seulement sur la transmission interhumaine. L’agouti (aulacode), gibier très prisé dans la région, était particulièrement visé… y compris quand il provenait d’élevages.

Au-delà de la simple communication sur la viande de brousse, dans certains pays, la population était appelée à dénoncer les chasseurs. En Côte d’Ivoire, au Togo et probablement ailleurs, des chasseurs ont reçu des amendes, d’autres ont été emprisonnés.

Comme pour le Covid-19, la grande majorité des posters propageant ces messages erronés sur Ebola portaient les logos de l’OMS et, souvent, de l’Unicef. Regardant ces organisations comme des références, les ministères de la Santé diffusaient leurs outils de communication ou reproduisaient leurs messages.

En réponse à l’épidémie d’Ebola déclarée en Guinée en février dernier, le site de l’OMS a listé une série de conseils pour « éduquer les communautés » dont « bien cuire les produits animaux » et « le port de gants et autres vêtements de protection » pour toucher les animaux sauvages… dans des pays dont les langues locales n’ont même pas de mot pour désigner un gant.[v] Visualisez la tenue d’un chasseur mossi… A l’ignorance des données scientifiques s’ajoute la déconnexion avec la réalité.

Ceci n’est pas anodin et ne doit pas seulement prêter à commentaires ironiques. L’enjeu est la crédibilité des messages de communication et, donc, le respect de mesures de prévention qui demeurent les principaux moyens de lutte contre l’épidémie, pour le Covid-19 comme pour Ebola.

Pendant Ebola, les chasseurs ont continué de chasser et les amateurs de consommer la « viande de brousse », prenant seulement garde de se cacher des autorités. Ils continuaient et ne contractaient pas la maladie. Que pouvaient-ils en déduire ?[vi] Un travail anthropologique que nous avons mené en 2015 au Togo a montré que les messages erronés sur les animaux étaient ceux que la population avait le mieux retenus, davantage que ceux sur la prévention interhumaine, et qu’elle prêtait au gouvernement l’intention cachée de profiter d’Ebola pour protéger la faune.[vii]

Aujourd’hui, la juxtaposition de messages de prévention pertinents comme le port du masque, le lavage des mains ou la distanciation, avec ceux conseillant de bien cuire les œufs, la viande et le poisson ne peut qu’affaiblir la portée des premiers.

Une première question vient à l’esprit : pourquoi la répétition en Afrique de ces messages erronés de la part d’organismes internationaux, messages qu’ils épargnent aux pays des autres continents ? Puis une seconde : combien de médecins, épidémiologistes et autres experts africains ou venus d’autres pays ont vu ces messages et se sont contentés de sourire ?

Pourquoi ne pas appliquer à l’Afrique le même standard de sérieux dans la communication que dans le reste du monde ?

Bernard Seytre, bnscommunication, SFMTSI

Cet article engage son auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue de la SFMTSI.

Planche extraite d’une boîte à images réalisée par le ministère de la Santé de Côte-d’Ivoire en 2015, avec le soutien de l’OMS, de la Croix-Rouge ivoirienne, de l’ONUCI et de l’Unicef. Elle présente la chasse à l’agouti comme un risque, alors que rien n’indique que cette espèce très largement consommée puisse être infectée par le virus Ebola, et appelle à la délation.

Affiche produite en 2015.

Aéroport de Ouagadougou, janvier 2021.

[1] Andersen KG et coll., The proximal origin of SARS-CoV-2, Nature Medicine, 17 mars 2020, https://www.nature.com/articles/s41591-020-0820-9
[2] Shereen MA et coll., COVID-19 infection: Origin, transmission, and characteristics of human coronaviruses, Journal of Advance Research, 24 (2020) 91-98.
[3] Seytre B., Erroneous Communication Messages on COVID-19 in Africa, Am. J. Trop. Med. Hyg., 00(0), 2020, pp. 1–3 doi:10.4269/ajtmh.20-0540
[4] Pigott DM et coll., Mapping the zoonotic niche of Ebola virus disease in Africa, eLife 2014;3:e04395. DOI: 10.7554/eLife.04395
[5] https://www.who.int/csr/don/17-february-2021-ebola-gin/en/
[6] Bonwitt J. et coll., Unintended consequences of the ‘bushmeat ban’ in West Africa during the 2013-2016 Ebola virus disease epidemic, Social Science & Medicine, vol. 200, mars 2018, pp 166-173, https://doi.org/10.1016/j.socscimed.2017.12.028
[7] Seytre B., Les errances de la communication sur la maladie à virus Ebola, Bull. Soc. Pathol. Exot.
DOI 10.1007/s13149-016-0524-z