D’aucuns disent que les maladies tropicales négligées (MTN) sont de moins en moins négligées, convaincus par le fait que les contributions financières, la mobilisation de grands acteurs de la santé publique, mais aussi le temps, sont venus à bout de la négligence. Rien n’est moins vrai !

Des progrès significatifs en matière de lutte, d’accès aux programmes sanitaires, de dépistage, d’innovation thérapeutique ou encore d’accès au traitement pour les populations les plus démunies ont conduit à une réduction notable de la survenue de nombreuses MTN.  Force est de constater que si l’élimination de beaucoup de MTN peut rester un objectif réaliste compte tenu des progrès enregistrés à ce jour, il ne faut pas sous-estimer les obstacles et les défis qui restent à surmonter pour parvenir à une élimination durable de toutes ces maladies. Cependant les résultats sont inégaux selon les affections et les régions. Si certains programmes ont obtenu un soutien décisif et constant, aboutissant à des succès incontestables, d’autres restent « orphelins », car ne recueillant ni attention ni financement… La question fondamentale à ce jour est de trouver le moyen de poursuivre les efforts jusqu’à élimination « durable », la réduction drastique du fardeau de beaucoup de ces maladies entrainant quasiment mécaniquement une réduction notable des aides. A intérêt moindre, financement moindre.

L’adoption d’une nouvelle feuille de route 20121-2030 par l’OMS, soutenue par la SFMTSI et onze institutions francophones, va redonner espoir et confiance à des milliers d’acteurs de terrain.

 

La nouvelle feuille de route OMS pour les maladies tropicales négligées 2021-2030

 

Le 28 janvier dernier, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a lancé une nouvelle feuille de route pour lutter contre les maladies tropicales négligées (MTN). Ce document, qui couvre la période 2021-2030, remplace la première feuille de route publiée en 2012, qui a pris fin en décembre 2020. « Lutter contre les maladies tropicales négligées pour atteindre les objectifs de développement durable. Feuille de route pour les maladies tropicales négligées 2021–2030 » propose des objectifs ambitieux et des approches novatrices pour lutter contre les MTN et inscrire ces efforts dans le cadre plus large de l’Agenda 2030 du développement durable.

Les maladies tropicales négligées

Les MTN sont un ensemble de 20 maladies[1] et groupes de maladies causées par des parasites, des bactéries, des virus, des champignons ou des toxines, qui touchent plus d’un milliard de personnes dans le monde, particulièrement dans des communautés touchées par la pauvreté. Ces maladies, en partie assimilables aux « grandes endémies » de la tradition tropicaliste francophone, entrainent des conséquences sanitaires, sociales et économiques importantes, et se développent dans des régions où l’accès aux soins de santé, à l’eau potable et à l’assainissement est faible. Elles empêchent les enfants d’aller à l’école et les adultes de travailler, enfermant les communautés dans des cycles de pauvreté et d’inégalité. Les personnes atteintes de handicaps et incapacités causés par les MTN sont souvent stigmatisées au sein de leur communauté, ce qui entrave leur accès aux soins nécessaires et conduit à l’isolement social.

 

Des objectifs, des jalons et des indicateurs clairs

La feuille de route, élaborée dans le cadre d’un vaste processus de consultation impliquant les pays, les partenaires, les parties prenantes, la communauté scientifique et le monde universitaire, a été approuvée à l’unanimité par l’Assemblée mondiale de la Santé le 13 novembre 2020, par la décision WHA73(33).

Ce document offre la possibilité d’évaluer, d’apprécier et d’ajuster une série d’actions programmatiques au cours de la décennie qui vient de débuter, en fixant des objectifs, des jalons et des indicateurs clairs.

Les cibles générales appliquées à l’échelle globale et fixées pour 2030 sont les suivants :

  • Réduire de 90 % le nombre de personnes nécessitant un traitement ou d’autres interventions pour les MTN.
  • Réduire de 75 % les années de vie corrigées de l’incapacité liées aux MTN.
  • Éliminer au moins une MTN dans au moins 100 pays.
  • Éradiquer deux maladies (la dracunculose et le pian).

Ces cibles sont alignées sur les objectifs de développement durable (ODD)[2] et notamment sur l’ODD3 (Bonne santé et bien-être) et sur la cible 3.3 (D’ici à 2030, mettre fin à l’épidémie de sida, à la tuberculose, au paludisme et aux maladies tropicales négligées et combattre l’hépatite, les maladies transmises par l’eau et autres maladies transmissibles.

En outre, la feuille de route inclut dix cibles transversales dans le but de monitorer et mesurer les progrès accomplis dans quatre domaines identifiés comme prioritaires : la mise en œuvre d’approches intégrées (3 cibles), la coordination multisectorielle (3 cibles), la couverture sanitaire universelle (2 cibles) et l’appropriation par les pays (2 cibles). Ces cibles comprennent, entre autres, une réduction d’au moins 75 % du nombre de décès dus aux MTN à transmission vectorielle (telles que la dengue, la leishmaniose et autres), la promotion d’un accès total à l’approvisionnement en eau, à l’assainissement et à l’hygiène de base dans les zones endémiques, une amélioration de la prise en charge des handicaps et des incapacités associées aux MTN, et une progression importante du nombre des pays qui notifient les données MTN de façon régulière et exhaustive.

Finalement, pour chaque maladie, la feuille de route propose des cibles spécifiques, liées aux objectifs fixés pour chacune des 20 MTN (éradication, élimination, élimination en tant que problème de santé publique et contrôle).

 

Comment atteindre les objectifs 2030 ?

Pour atteindre tous ces objectifs, l’OMS prône des interventions intégrées, transversales et équitables, résultant d’une meilleure coordination et collaboration avec d’autres programmes de santé et d’autres secteurs, ainsi qu’une appropriation croissante des programmes MTN par les gouvernements nationaux et locaux, y inclus à travers des financements provenant des budgets gouvernementaux afin de réduire la dépendance des bailleurs extérieurs.

L’ambition de la feuille de route est de bâtir des ponts entre les programmes verticaux dirigés contre les différentes MTN, en assurant l’inclusion et l’harmonisation des différentes approches et actions au sein des systèmes de santé nationaux, notamment dans le contexte des soins primaires. Pour ce faire, les programmes doivent être durables, avec des résultats mesurables, soutenus par un financement national adéquat. Mais cela nécessite également un changement de culture, qui place la personne dans son intégralité, et pas la maladie, au centre de l’action.

 

Des défis importants

Au cours de la dernière décennie, des progrès importants ont été réalisés, ce qui a permis de réduire de 600 millions le nombre de personnes nécessitant un traitement ou autre intervention pour les MTN entre 2010 et 2019, et d’éliminer au moins une MTN dans 42 pays. En outre, plus d’un milliard de personnes par an ont reçu un traitement pour une ou plusieurs MTN pendant cinq années consécutives, entre 2015 et 2019.

Cependant, malgré ces progrès, certaines des cibles fixées pour 2020 dans la précédente feuille de route n’ont pas été atteintes, et des défis importants demeurent. Ces défis touchent certes la sphère de la santé, comme le développement de nouveaux médicaments, de tests diagnostiques adaptés ou de nouvelles approches à la lutte antivectorielle, mais ne se limitent pas à ce domaine.

Au contraire, les défis de la nouvelle décennie englobent des sujets bien plus étendus et complexes, notamment le changement climatique, les conflits, les migrations, l’interface entre santé humaine, animale et environnementale, et finalement les inégalités persistantes dans l’accès aux services de santé, à un logement adéquat, à l’eau potable et à l’assainissement.

Par leur nature intersectorielle et par leur ancrage dans les communautés, les programmes MTN peuvent contribuer à relever ces défis et assurer que le plus grand nombre possible de personnes puisse profiter de la « santé », que la Constitution de l’OMS définit comme « un état de complet bien-être physique, mental et social, et […] pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ».

Mwelecele Ntuli Malecela1 et Jean Jannin2

1Directrice du Département de Lutte contre les Maladies Tropicales Négligées, Organisation Mondiale de la Santé, Genève, Suisse

2 Société Francophone de Médecine Tropicale et Santé Internationale

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La SFMTSI est à l’origine d’une déclaration de soutien à la feuille de route signée par un grand nombre d’organisation francophones.
Déclaration vidéo
La feuille de route et sa vue d’ensemble sont disponibles sur la page : https://www.who.int/teams/control-of-neglected-tropical-diseases/ending-ntds-together-towards-2030
[1] Trachome, Ulcère de Buruli, Pian, Lèpre, Maladie de Chagas, Trypanosomiase humaine africaine, Leishmanioses, Téniasis et Cysticercose, Dracunculose, Echinococcose, Trématodoses d’origine alimentaire, Filariose lymphatique, Onchocercose, Schistosomiase, Géohelminthiases, Dengue et Chikungunya, Rage, Gale et autres ectoparasitoses, Mycétome, Chromomycose et autres mycoses et Envenimations par morsure de serpents.
[2] https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/